L’Éthiopie et l’Érythrée se sont engagés dans une série d’actions significatives d’apaisement après la « déclaration conjointe de paix et d’amitié » signée le 9 juillet 2018, au bout de négociations qui ont connu le soutien actif des États-Unis et des Émirats Arabes Unis. Le rapprochement des deux frères-ennemis de la corne de l’Afrique pourrait renforcer le leadership d’Addis-Abeba, principal allié des États-Unis dans une région soumise à de fortes tensions politiques et au péril sécuritaire.

Abiy Ahmed (Ethiopie) avec Isaias Afwerki (Erythrée)

Un vaste projet éthiopien de rapprochement avec ses voisins

La réouverture de la frontière terrestre longue d’un millier de kilomètres entre l’Éthiopie et l’Érythrée ce 11 septembre 2018 constitue l’un des pas décisifs de la pacification des relations entre les deux pays, qui s’inscrit dans une stratégie plus large de rapprochement amorcée par le premier ministre Abiy Ahmed dès sa prise de fonctions en mars 2018. Le dirigeant éthiopien avait en effet annoncé quelques semaines seulement après son élection, une série de mesures qui tranchent avec la ligne traditionnelle du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), la coalition au pouvoir.

Abiy Ahmed a ainsi effectué de nombreux déplacements dans la région où son pays a d’ailleurs pris des parts dans le port de Port-Soudan (tandis que d’autres sont en négociation notamment dans le futur port kenyan de Lamu). Mettre fin au conflit qui dure depuis 20 ans entre son pays et le voisin érythréen était dès lors, un passage obligé pour Addis-Abeba dans sa démarche de rapprochement. D’abord parce que cela donnait un (autre) accès à la mer pour une économie éthiopienne qui s’essouffle dans un contexte régional où les émiratis et les saoudiens s’affirment de plus en plus à côté de la Chine comme partenaires commerciaux importants. De plus, une pacification entre les deux pays permettrait d’apaiser les tensions sur toute la bande frontalière, avec la ville de Badmé restée principale pomme de discorde depuis qu’Addis-Abeba a rejeté l’accord de paix d’Alger. Un bon moyen de renforcer ainsi sa position dans une région où son rôle de leader reste contesté.

Renforcer une image d’hégémon de bonne volonté dans la Corne de l’Afrique

La doctrine politique de l’EPRDF a longtemps utilisé l’exceptionnalisme éthiopien comme justificatif d’une position de leader régional naturel dans la Corne de l’Afrique. Cette position renforcée par son partenariat privilégié avec les États-Unis dans le contexte de « guerre contre la terreur » post-11 septembre 2001 était entre autres, à l’origine d’un activisme militaire souvent mal perçu par les pays de la région, avec notamment les interventions en Somalie, et au Soudan du Sud. Si Abiy Ahmed a hérité de ses prédécesseurs (et en particulier, de Meles Zenawi) cette perception de gendarme de la région il semble désormais s’inscrire dans une démarche plus conciliante, tendant à gagner la reconnaissance de ses voisins comme hégémon de bonne volonté.

C’est la principale raison politique pour laquelle Addis-Abeba a parallèlement amorcé un renforcement de ses liens avec Djibouti – de tradition musulmane, membre de la Ligue Arabe et principal opposant à un leadership régional de l’Éthiopie chrétienne. Abiy Ahmed a ainsi pris des parts dans le port de Djibouti dans le sillage des infrastructures ferroviaires de la Nouvelle Route de la Soie qui relient les deux pays. Pourtant, il reste évident que la principale source de contestation du leadership régional éthiopien est sa place prépondérante perçue comme indue au sein de l’IGAD, dont Addis-Abeba a gardé la présidence depuis 2018, alors que celle-ci devait être tournante entre ses membres. De ce côté-là aussi il est important de relever que le retour d’Asmara au cours du sommet extraordinaire de ce 12 septembre 2018 pourrait être le signe annonciateur d’avancées sérieuses, si du moins Abiy Ahmed n’est pas freiné par ses partenaires politiques internes.

Obtenir l’adhésion de tous les éthiopiens, l’autre défi à relever

La position politique même d’Abiy Ahmed pourrait devenir un handicap dans son ambition d’affirmer un leadership régional de son pays, reconnu et accepté comme tel par ses pairs. En effet son engagement pour pacifier les relations Addis-Abeba-Asmara n’est pas forcément vu d’un bon œil par une partie de la population et de la classe politique, notamment le Front de libération du peuple du Tigray (FLPT), membre de la coalition au pouvoir. Les tigréens restent des acteurs parmi les plus importants sur cette question. Cette minorité ethnique qui a toujours été fortement représentée dans les sphères du pouvoir à Addis-Abeba a déjà insisté sur la nécessité de maintenir les populations du nord, à la frontière avec l’Érythrée, dans le giron de l’Éthiopie. Une position qui obligera sans doute Abiy Ahmed à jouer les équilibristes, en particulier lorsque viendra le moment de décider du sort de la ville de Badmé – devenue le symbole de la guerre entre Éthiopie et Érythrée –, et de délimiter clairement le tracé frontalier entre les deux voisins.

Plus largement ce premier ministre – premier Oromo à occuper ce poste – doit faire face aux nombreuses manifestations anti-gouvernementales dans la région occidentale d’Oromia dont il est issu. Alors que les oromos et les amharas (60% des éthiopiens) s’estiment faiblement représentés au sein de la classe dirigeante, il lui sera nécessaire de les contenter, sans pour autant froisser ses alliés tigréens du puissant Front de libération du peuple du Tigray (TPLF). Inutile d’ajouter que ces tensions referont inévitablement surface à l’occasion des nouvelles étapes décisives qui attendent le premier ministre éthiopien le rapprochement de son pays avec l’Érythrée.

 

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