La signature de l’accord de paix entre l’Éthiopie et son voisin Érythréen, le 9 juillet 2018, a reçu un accueil positif et permis de nouveaux espoirs économiques et politiques dans la région. Bien plus, pour Addis-Abeba et pour Asmara, il signifiait non seulement la fin de deux décennies d’une guerre aux positions figées, mais aussi l’ouverture de perspectives inespérées. Un an après cependant, les avancées semblent être restées seulement symboliques.

© July 9, 2019. Yemane G. Meskel
© July 9, 2019. Yemane G. Meskel

Beaucoup symboles, et peu de changements concrets

Les images de l’accolade entre le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le chef d’État érythréen Isaias Afwerki sur le tarmac de l’Aéroport international d’Asmara, sont devenues les symboles de la réconciliation entre les deux pays de la Corne de l’Afrique. Il s’agissait de la première visite officielle d’un dirigeant éthiopien à Asmara depuis vingt ans, et malgré l’incrédulité de nombreux commentateurs, les deux hommes montraient une bonne disposition à poursuivre le rapprochement entre leurs deux pays. Des symboles politiques d’une envergure comparable se sont multipliés depuis. Le 12 septembre 2018, Asmara faisait son grand retour au sein de l’IGAD (l’Autorité Intergouvernementale pour le Développement, au sein de laquelle le leadership de l’Éthiopie est quasi-exclusif), quelques semaines après l’établissement d’une liaison aérienne entre les deux capitales, la réouverture de deux postes-frontières terrestres, et le rétablissement des liaisons téléphoniques et des représentations diplomatiques des deux pays entre autres, événement immortalisé à Addis-Abeba, par une photo de Michael Tewelde pour l’AFP, montrant les deux dirigeants hissant ensemble le drapeau érythréen dans l’enceinte de la nouvelle ambassade. Mais la multiplication de ces symboles politiques, positifs au demeurant, ne cache pas totalement les faibles avancées concrètes réalisées depuis un an.

En premier lieu, la situation des frontières terrestres entre les deux pays, et en particulier celle de la ville frontalière de Badme – principale ligne de front – n’a pas été sérieusement discutée par les deux capitales. L’accord de juillet 2018 prévoit la mise en place d’une commission pour la délimitation de la frontalière et l’acceptation des traités coloniaux de 1900, 1902 et 1908, qui définissent le tracé frontalier entre les deux pays. Les promesses des deux parties dans ce sens ont été pour l’instant suivies de peu d’effet : l’armée éthiopienne maintient une position à Badme, tout comme les militaires érythréens ; et Asmara a refermé unilatéralement ses frontières terrestres au début de l’année 2019.

En second lieu, sur le plan économique, le peu d’avancée vers l’ouverture totale des frontières rend impossible la redynamisation des liens économiques et commerciaux, souhaitée et annoncée par les deux parties en juillet 2018. Certes la question ne se pose pas en ces termes au niveau national, comme en témoigne la délégation qui a accompagné Abiy Ahmed au cours de sa visite à Asmara ce 18 juillet 2019 (composée notamment du ministre des finances, Ahmed Shide, et de Tewolde Gebremariam, CEO de la compagnie aérienne Ethiopian Airlines). En revanche, la réouverture totale des frontières est l’une des attentes les plus importantes de l’accord de paix au niveau local. En effet, l’État régional du Tigray, frontalier de l’Éthiopie et qui partage la même langue (le tigrinya) avec plus de 50% des Érythréens, voit dans cet accord, la possibilité d’un nouveau souffle économique, favorisé par les échanges commerciaux transfrontaliers.

Ahmed et Afwerki face aux problèmes de leurs pays respectifs

Le principal frein à la mise en œuvre de l’accord de paix du 9 juillet 2018 entre Addis-Abeba et Asmara, reste un contexte national respectif tendu, quoique pour des raisons différentes. À Addis-Abeba, les réformes politiques et économiques engagées depuis le début du mandat d’Abiy Ahmed comme premier ministre, ne sont pas du goût de tous les acteurs de la vie politique. Ainsi, l’affaiblissement de l’influence des Tigréens (un peu plus de 5% de la population) dans les rangs de l’armée fédérale, ravive les tensions au sein de la coalition dirigeante, l’EPRDF (le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien), où le TPLF (le Front de libération du peuple du Tigray) occupe une place prépondérante. De même, l’ouverture de l’espace politique avec notamment la reconnaissance légale de certains partis politiques, semble renforcer les mouvements nationalistes régionaux comme le parti nationaliste Amhara, NaMa, dont l’assise populaire dans l’État régional du même nom affaiblit considérablement l’ADP (le Parti Démocratique Amhara), membre de la coalition au pouvoir. Cette reconfiguration sensible du paysage politique et la montée en force des nationalismes régionaux expliquent partiellement les incidents du 22 juin 2019 à Bahir Dar et Addis- Abeba, qui ont entraîné la mort du gouverneur de l’État régional d’Amhara, et du chef d’état-major Seare Mekonnen.

Côté érythréen, le PFDJ (Front populaire pour la démocratie et la justice) doit reconfigurer une rhétorique guerrière qui lui a permis de maintenir le pays dans une autarcie quasi-complète depuis 1994. Ce changement de paradigme est d’autant plus difficile que le contexte régional tendu est perçu comme une menace par les dirigeants. Ainsi, Asmara a refermé ses frontières avec le Soudan en avril 2019 – après une courte ouverture en janvier 2019, côté Soudanais. Par ailleurs, le pays accuse fréquemment le Qatar, la Turquie et le Soudan d’apporter un soutien logistique et financier à la Moslem Ligue (Ligue Musulmane), mouvement religieux et politique non-reconnu par Asmara, et unique opposition politique au pouvoir sans partage PFDJ.

Si l’accord de paix de juillet 2019 semble porter encore bien peu des retombées attendues pour Addis-Abeba et Asmara, les deux voisins semblent cependant montrer une bonne foi constante à poursuivre leur pacification. La trajectoire des réformes politiques et économiques d’Abiy Ahmed en Éthiopie d’une part, et l’évolution du discours politique du PFDJ érythréen d’autre part, joueront sans aucun doute, un rôle capital dans les futures dispositions qui seront prises pour convertir les bonnes intentions des deux parties en avancées concrètes.

 

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