Après une annonce fortement médiatisée du gouvernement, et une série de consultations au cours de ces dernières semaines, le dialogue national s’est ouvert ce 30 septembre 2019 à Yaoundé, au Cameroun et devrait durer une semaine. Un grand nombre d’acteurs sont invités à y prendre part : plusieurs partis politiques de l’opposition, organisations de la société civile et responsables religieux (notamment de l’Église Catholique) ont répondu à l’invitation du premier ministre Joseph Dion, invitation lancée à tous les camerounais « épris de paix ». 

Grand Dialogue National, Yaoundé - Cameroun (c) Sputnik News
Grand Dialogue National, Yaoundé - Cameroun (c) Sputnik News

Cependant la structure et le fonds du dialogue semble déjà poser problème pour de nombreuses parties prenantes. Les plus importantes d’entre elles (du moins en ce qui concerne les efforts de paix voulus par le gouvernement camerounais) ne prennent pas part à « la mascarade de Biya » pour reprendre les termes de Cho Ayaba, l’un des dirigeants du Conseil gouvernemental Ambazonien. C’est le cas du Mouvement de renaissance du Cameroun (MRC, l’un des principaux partis de l’opposition), de Maurice Kamto (en prison depuis plusieurs mois) et des mouvements séparatistes du Nord Ouest et du Sud Ouest et plusieurs partis majeurs de l’opposition.

Le boycott des organisations séparatistes anglophones

Si la mouvance séparatiste anglophone refuse de prendre part à ce dialogue national, c’est parce qu’il estime que sa principale condition préalable (le retrait des troupes camerounaises du territoire des régions anglophones du Nord Ouest et du Sud Ouest) n’a pas été prise en compte par les autorités camerounaises. Condition qui par ailleurs était de toutes les façons inacceptable pour Yaoundé qui a constamment considéré la forme unitaire de l’État camerounais comme sortant du champ de toute négociation, alors même que d’autres acteurs proposent une troisième voie.

La possibilité de l’adoption d’une forme fédérale de l’État camerounais a été avancée depuis au moins 2017, par certains partis politiques, et les organisations anglophones les plus modérés. Une fraction s’est même observée au cours des derniers mois dans le débat interne, entre les « fédéralistes » d’une part, et les « séparatistes » d’autre part. Aurait-elle pu être une ouverture possible vers un dialogue utile ? L’on ne le saura jamais, en tout cas pas à l’occasion du dialogue national actuel. En effet, aucune des commissions initiées pour le dialogue national ne porte sur la question de la forme de l’État, excluant de fait la question du fédéralisme des débats. Tout au plus, le président Biya a-t-il concédé au cours de son discours d’investiture en novembre 2018, la possibilité d’une autonomie étendue des régions anglophones, notamment en accélérant le processus de décentralisation et de déconcentration de l’État ; un processus en cours depuis plusieurs années et dont le trop peu de résultat à ce jour, empêche de donner du crédit à ces promesses.

Que faut-il attendre du dialogue national ?

La ligne (dure) gouvernementale n’a donc pas tout à fait bougé depuis le début de la crise anglophone, créant un durcissement des positions du côté séparatiste aussi où « aujourd’hui les fédéralistes sont la minorité et les séparatistes, la majorité » comme confiait Akere Muna à Reuters. Ces positions figées donc, offrant peu de possibilité de concessions, et l’absence des interlocuteurs capables d’apporter un changement perceptible dans le conflit en cours dans les régions anglophones, emmènent à se demander ce qu’il est possible et raisonnable d’attendre de ce dialogue national.

D’abord, même si les affrontements se poursuivent dans les régions anglophones (ayant causé près de 1800 morts et 500 mille déplacés depuis 2017, selon les estimations des Nations Unies), l’organisation d’un dialogue national représente en soi une avancée positive de la position de Yaoundé. Il faut se rappeler qu’il y a moins d’un an, fin 2018, l’État camerounais montrait encore très peu de volonté politique à organiser un quelconque dialogue malgré les appels insistants des leaders religieux (et l’implication personnelle du Cardinal Christian Tumi) d’organiser une « All Anglophone Conference » (Conférence de tous les anglophones). Malgré les sérieuses interrogations soulevées par le boycott des organisations séparatistes anglophones, l’idée même de ce dialogue trahit sinon une modération de la ligne gouvernementale, du moins la reconnaissance pragmatique qu’une solution non-négociée à la crise anglophone sera extrêmement coûteuse pour le Cameroun.

Ensuite, la présence de certains acteurs comme les leaders religieux et une partie de la société civile, permet d’espérer que ce dialogue national devienne une sorte de chambre d’écho des concessions possibles, et des bases raisonnables sur lesquelles il serait envisageable que les autorités camerounaises et les séparatistes anglophones se rencontrent. L’on peut s’attendre à ce que ces acteurs (leaders religieux et société civile) jouent un  rôle de tiers de bonne foi, dont l’influence cumulée peut permettre de rapprocher les deux parties.

Enfin, le fait qu’elles n’y participent pas ne signifie pas à priori que les organisations séparatistes anglophones n’observent pas l’évolution du dialogue, l’état d’esprit des participants (et en particulier du gouvernement), et les sujets qui font l’objet de débat. À cet égard la question n’est pas tant si les séparatistes en tireront des leçons mais quelles leçons ils en tireront. Et la réponse à cette question est un autre des leviers utiles aux mains des participants à ce dialogue national, et du gouvernement. Il appartient aux autorités camerounaises de saisir l’occasion de ce dialogue national pour projeter une image constructive de leurs positions et offrir des ouvertures susceptibles de créer l’opportunité d’éventuelles futures négociations directes avec les séparatistes. À ces multiples égards, on peut dire que le grand dialogue national qui s’est ouvert ce 30 septembre est pour Yaoundé un nouveau test de bonne foi.

 

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